« Gracias a la vida »

Dans l’une des ses chroniques avignonaises abordant la thématique de la presse et de la critique, Thomas Jolly s’interrogeait sur le fait qu’un critique puisse faire un « bon papier » s’il connaît la compagnie qu’il « croque ».

Je n’ai pas la prétention (ni la formation d’ailleurs) de me prétendre critique professionnel.

J’ai l’immense privilège de connaître les membres de la Compagnie Actemobazar et je suis le travail de cette compagnie depuis longtemps en étant, presque toujours, transporté par leurs spectacles que je vois

Fallait-il alors, pour moi, ne rien écrire sur Alice pour le moment, texte de Sylvain Levey mis en scène par Delphine Crubezy et présenté dans le Off de cette 70ème édition du Festival d’Avignon ?

Non.

A défaut de passer pour partisan, subjectif et/ou fan inconditionnel, je ne pouvais pas taire les émotions pures qui m’ont été offertes en cadeau lors des trois dernières représentations de leur marathon avignonais.

Le texte … et l’histoire …

Alice a 13 ans. Elle est née un 11 septembre, « l’autre, celui de 73 », celui qui vit Pinochet prendre le pouvoir dans la violence et le sang au Chili.

Ses parents l’emmènent avec eux dans leur exil vers la France. Dans leur nouveau pays, ils obtiennent le statut de réfugiés politiques. Ils déménagent souvent selon les aléas des emplois qu’on propose au père de famille, voyageant alors de ville en ville, emportant le peu d’affaires qu’ils possèdent dans leur vieille mercédès, les rares meubles sur le toit, la nourriture coincée dans les espaces intérieurs du véhicule et la remorque remplie de bois de chauffage.

Alice est une jeune fille différente des autres adolescentes.

Du moins c’est ce que lui renvoie ses camarades de classe.

Différente car toujours de passage, jamais suffisamment de temps, pour se faire des amies. « Mes copines, comme mes maisons, étaient provisoires ».

Différente car ayant des parents dont l’accent dérange. « C’est grave notre accent maman ? » se questionnera-t-elle … « Non, c’est circonflexe, celui qui met son chapeau sur la tête (…) c’est celui de tes ancêtres et c’est le plus important » lui répondra sa mère pour calmer ses doutes.

Différente car elle n’a pas d’accent, ni de souvenirs du Chili. Son exil, n’est pas celui éprouvé physiquement par ses parents dans la fuite vers un ailleurs. Son exil est intérieur. Celui d’être sur une terre qui ne la reconnaît pas et qui lui pose question.

Différente car elle a un prénom « provisoire » qu’on lui a donné car il en fallait bien un à l’arrivée en France, « Alice … pour le moment ».

Le rejet de cette différence par les autres apparaît dès le premier tableau avec les confessions de la jeune fille qui tente de se fondre dans les murs qu’elle longe afin de ne pas se faire remarquer, avec le malaise d’avoir une mère quelque peu exubérante et qui la cherche à l’école en criant de sa voix chantante « Alice, Alice ma chérie, ma chérie, dépêche toi », provoquant les moqueries de ses camarades d’école et une bagarre. Mais c’est sa différence qui lui fera aussi rencontrer de belles personnes, à commencer par Florence, sa camarade qui la sauve de la bagarre et qui lui promet son amitié en retour dès le lendemain à la cantine.

Elles ne mangeront pas à la cantine ensemble. Le père a trouvé du boulot et la famille doit reprendre son périple.

Plus tard, ça sera la rencontre avec Gabin, son premier amour. Sensualité de la rencontre, émotion à fleur de peau du premier baiser. Et rebelote … Il faut repartir vers une autre ville … pour un nouveau boulot.

« N’habite plus à l’adresse indiquée, telle serait notre épitaphe sur notre caveau de famille »

Toutes ces premières fois avortées, tous ces départs précipités, elle nous les raconte avec distance, humour et sensibilité, sans pathos ni drame. Elle a 30 ans, deux enfants, Florence et Gabin, et elle nous délivre son enfance ballottée, fractionnée, avec une tendresse infinie sur le monde et sur elle même.

Le texte de Sylvain Levey allie la force et la gravité de cet exil vécu par cette enfant avec l’humour et les situations comiques que vivent ses parents. Les descriptions de la voiture remplie jusqu’au toit, d’Alice coincée entre un vieux chien qui pue et des légumes, côtoyant dans cette drôle d’embarcation poules et canards, sont autant de pépites qui permettent d’alléger le propos avec beaucoup de finesse.

La mise en scène et le jeu des comédiens.

Sur l’espace de jeu, un tapis noir brillant sur lequel un cercle blanc a été tracé ; une toute petite ligne blanche, circulaire … on la suit … on y entre … on en sort … on gribouille à coté … des maisons, des cœurs, des étoiles … comme sur un trottoir qui pourrait être celui d’Alice ou le notre … ou non ….. Dans le « ciel », fixés aux guindes, quatre châssis de toile blanche sont suspendus. Ils seront manipulés par les comédiens pour être successivement les écrans de projections pour les vidéos ou les ombres, tantôt placés à la verticale, tantôt orientés en diagonale figurant des toits de maison ou des accents circonflexes, ceux de l’accent maternel.

La mise en scène de Delphine Crubézy est audacieuse de poésie. Le dispositif tri-frontal permet au public d’envisager la représentation sous trois angles différents. Quelle originalité d´invention et de partage avec le public ! Les panneaux mobiles libèrent les émotions pour gagner le cœur des spectateurs par les ombres esquissées, par ces écrans volants mi blancs mi translucides, captant les ombres des plus petites et simples parties du corps comme en entier. Enfermant … Volant … Ils sont la maison figurée, la voiture reconstituée, le toit sur la tête tant désiré … l’accent circonflexe, celui des ancêtres, à préserver.

Du noir total du début, avec comme seule entrée de lumière le léger faisceau d’une petite ampoule, paysage caravagesque dans lequel le corps d’Alice apparaît aux spectateurs, aux projections de vidéo de paysages défilant dans des lumières rouges ; des petites esquisses du corps de la mère, possible dessin enfantin d’Alice, aux ombres des comédiens qui se frôlent au moment du premier baiser, tout le traitement de la lumière et des ombres est imaginé et réalisé avec délicatesse et finesse.

Delphine Crubézy s’allie à Fabienne Delude, pour la scénographie et Stéphane Wolfer, pour les lumières. Ses compagnons de longue route ont tissé une confiance et une symbiose palpables avec la metteure en scène et on le perçoit durant les 50 courtes minutes du spectacle.

Sa direction d’acteurs est également ciselée telle une orfèvre d’art. Spectacle porté essentiellement par la comédienne qui incarne Alice, Delphine Crubézy invente le personnage d’Angel en la personne de son régisseur Stéphane Wolfer. Loin de lui demander uniquement de faire bouger les panneaux de toile blanche, d’envoyer les lumières ou la bande son, elle lui donne une incarnation par cette présence scénique, ange bienfaisant aux cotés d’Alice, apparaissant à vue pour modifier l’espace de jeu. Elle lui donne aussi l’incarnation de Gabin. Avec beaucoup de sobriété et de candeur, avec humour et sensualité, Stéphane Wolfer déploie son charme discret, pierrot lunaire face à une Alice solaire, irradiant tout l’espace de jeu.

La grande force de ce spectacle, outre cette ingéniosité et cette finesse de mise en scène, réside dans le jeu de Vilolaine Marine Helmbold. Elle sait allier les moments d´émotions, les instants volés de rire, ceux de larmes cachées dans la salle encore dans le noir …. Sa voix remplit l´espace de douceur comme d´âpreté …. Tantôt enfant, tantôt femme, Alice a 13 ans ou Alice a 30 ans, tantôt triste, émue, bouleversée, ravagée ou hilare, la palette du jeu de cette troublante et bouleversante comédienne est prodigieuse. Et c´en est presque hypnotique .… Quand sa voix entonne la chanson de Victor Jara, Gracias a la vida, ou le second chant, Girasol, la salle retient son souffle, suspendue au ciel comme les écrans, prête à voltiger au gré des vents des émotions. Quand avec une sensualité à fleur de peau, elle fait mine de frôler les mains de Stéphane Wolfer, pour ce premier moment d’amour d’Alice et Gabin qui prend vit en ombres sur les écrans, les larmes pointent aux creux des yeux et c’est avec difficulté que le public réussit à les contenir.

Les derniers mots résonnent … « J’ai grandit réfugiée politique, j’ai appris à penser réfugiée politique (…) mon fils, Gabin, est né le jour ou Pinochet, Augusto de son prénom, a enfin fermé ses yeux pour toujours ». Le focus sur l´Histoire, la Grande … la Moche … Après cette émouvante ballade au pays d´Alice … l´autre 11 septembre ….

La dernière image du spectacle … Stéphane Wolfer ou Gabin ou Angel derrière un rideau noir au lointain …. ombre lui même devenue et Violaine-Marine Helmbold ou Alice qui le regarde.

Alternant gravité et légèreté, cette mise en scène du texte de Sylvain Levey par la compagnie Actemobazar est une ode poétique et onirique pour la différence et l’acceptation de soi et des autres. Tout en simplicité … et en délicatesse avec quelques gouttes nécessaires de rire … de vrais rire … sans caricature … sans singerie … juste les lèvres qui s´éveillent naturellement … 

Merci énormément pour ce moment de grâce !

Le public avignonais ne s’y est pas trompé et les larmes sur les joues ou les gorges nouées des spectateurs en sortant me font dire que je n’ai vraiment pas été le seul à ressentir autant d’émotions.

Souhaitons à Alice pour le moment et à Actemobazar une belle tournée afin que d’autres publics puissent goûter les saveurs subtiles de ce très beau spectacle.


Spectacle présenté dans le cadre de l’accompagnement et du soutien de la Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

teaser :  https://youtu.be/ZIGEkSqiq7E

site de la compagnie :  http://www.actemobazar.fr/

contacts : Delphine Crubézy, metteure en scène / actemobazar@gmail.com  et/ou Catherine Leromain, attachée de production / ecrire@catherine-leromain.com


Publicités

Une réflexion sur “« Gracias a la vida »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s