Drôles d’oiseaux !

Ce samedi 26 mars, alors que ma soirée s’annonçait plutôt tranquille, je me suis retrouvé à passer 4h aux urgences. Prémonition étrange, vous comprendrez plus tard pourquoi, je m’y retrouvais à cause d’un os de volaille (une cuisse de poulet délicieusement rôtie) avalé par mégarde et probablement coincé dans ma gorge. Afin de ne pas risquer le pire, je décidais d’aller aux urgences. Soupçonnant la probable attente interminable, j’emportais avec moi la dernière pièce de Laurent Contamin, Parade nuptiale.

Ce blog se voulait au départ un blog de critiques de spectacles, orienté essentiellement sur les spectacles de théâtre. Mais il n’y aurait pas de représentations, pas de mise au plateau, sans qu’au préalable existe un texte, une écriture dramatique parfois singulière. On pourrait me répondre que dans le théâtre contemporain, la marionnette ou le théâtre d’objets, les dernières années ont vu le texte disparaître au profit d’un paysage sonore ou d’une écriture scénique dans laquelle les mots sont absents. Ce constat n’est pas erroné mais je reste un fervent défenseur de la résonnance d’un texte, convaincu que l’incarnation des personnages se fait en grande partie par les mots qu’ils nous adressent.

C’est pourquoi, je me permets ici cette petite incartade dans la critique de spectacles afin de partager avec vous la joyeuse ménagerie de Laurent Contamin, qui permit à ma nuit aux urgences d’être ponctuée de rires.

Nous voici plongé au château de Merville en Normandie. Ou plus exactement dans les vestiaires de cette propriété aristocratique quelque peu défraîchie. Nous y voici convié pour la réception du mariage d’Edwige Legrand-Veneur. Oriane Legrand-Veneur, mère de la mariée, personnage important (selon elle) de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie normande, a invité 327 personnes. Que du beau monde !! C’est dans les vestiaires de sa demeure, unité de lieu pour le moins originale, que va se passer toute l’action de cette comédie endiablée.

La scène d’exposition campe ce que seront tous les personnages durant les 117 pages de la pièce, de drôles d’oiseaux décalés ou dérangés, obsédés et parfois flippant,  à l’image de ses trois premiers, Monsieur Jean, majordome méticuleux, un peu vieille france et que je m’imagine aussi défraîchi et poussiéreux que le château de Merville, Angel, agent d’intérim préposé temporairement aux vestiaires et vraisemblablement d’origine ibérique et Morgane, employée temporaire elle aussi de ce lieu incongru, petite oie blanche et crédule, ingénue perdue dans ce tourbillon burlesque. Monsieur Jean, grand ordonnateur de la réussite de cette belle soirée, stressé par sa mission si importante,  tente d’expliquer avec beaucoup d’emphases aux deux novices le rôle qu’il auront à jouer. Premiers quiproquos, premiers éclats de rire provoqués par la rencontre improbable de cette jeune donzelle formée à cet exercice des vestiaires au salon d’ornithologie de la Porte de Champerret à Paris, et du manouche catalan face au chambellan désuet.  Le rythme est léger et rapide et semble annoncer avec délectation celui qui suivra en s’accélérant de plus en plus.

Et voici qu’apparaissent, scène 2,  Oriane Legrand-Veneur et le Père Pellarguet, instillant le grain de sable qui va faire dérailler ce train qui, pourtant,  démarrait si tranquillement. Oriane est aux cent coups … Edwige a disparu ! Volatilisée après la cérémonie à l’église, envolée au retour à la propriété. Après avoir subi les frasques de sa fille partie au bout du monde, après avoir vécu la disparition pour le moins similaire de son mari Gustave, envolé lui aussi subrepticement quelques années auparavant et la laissant dans une situation difficile de « presque veuve » mais pas officiellement, après avoir dû organiser en grande pompe le mariage de cette enfant retorde à l’autorité maternelle avec Jean Gérard, « poney » d’Europe centrale si étranger au monde feutré des Legrand-Veneur, Oriane voit ses plans de briller dans cette belle société normande réduits à néant par cette dernière extravagance de son aînée. Disparaître quelques minutes avant la fête et la placer dans une situation extrêmement inconfortable face aux 327 invités … Non, non et non !! Elle n’avait pas à lui faire ça à elle, sa mère, qui jusqu’alors a tout enduré de sa turbulente progéniture … Dans l’énervement compulsif que lui provoque ce désagréable rebondissement, elle croise alors le regard de Morgane, aux traits si ressemblants à ceux d’Edwige. Et là… BOUM … l’idée germe, l’étincelle s’allume, la solution apparaît et le leurre s’impose …

Je ne vais pas vous narrer l’intégralité de la pièce, je vous laisse le plaisir de vous délecter de ce plat délicieux et délicatement épicé. Mais ce que je peux vous en dire pour vous allécher, c’est qu’on trouve dans cette drôle de volière, volailles et volatiles si caractéristiques du vaudeville ou de la comédie de mœurs de qualité. De joyeuses dindes dodues et hautaines (Oriane Legrand-Veneur et sa grande rivale, Paloma Poliakov), caquetantes toutes deux plus fort l’une que l’autre pour être au centre du poulailler ; un ibis Sacré à la stature verticale (le Père Pellarguet); une kookaburra australienne, bruyante, rieuse et facile à approcher (Gwyneth, la  weeding planner si caustique et crédible avec son accent anglais et son envie d’apporter « du relaxation » et « de la zen » dans cette cataclysmique cacophonie) ; un condor royal au regard acéré et surplombant tout ce petit monde (Angel) ; une joyeuse pie voleuse, cachant ce qu’elle est à tout le monde (Viviane-Edwige) ; un hiboux Grand Duc à la silhouette massive et aux yeux perçant sur l’invisible et le cosmos (Dimitri Poliakov, mari de Paloma, aristocrate illuminée) ainsi qu’une chouette effraie, éffrayée, affolée, au regard spectral et au vol fantomatique dans la nuit (Colombe, la soeur d’Oriane) ;  un corbeau noir dégingandé et une désuète tourterelle blanche assis sur la même branche, tantôt aux allures d’albatros et de dindon (Jean Gérard), tantôt de mouette rieuse ou de poulette décérébrée  (Morgane).

Laurent Contamin nous mitonne une farce savoureuse, mélangeant comme ingrédients les finesses de l’esprit aux joyeusetés de sa plume, associant dans un imbroglio frénétique des quiproquos des plus burlesques et des situations des plus excentriques. Sa comédie « de mœurs » est légère et pleine de rebondissements. Des couples se forment, d’autres se déforment, certains autres se transforment ;  un fils abandonné est retrouvé ; un squelette dans une fosse resurgit ; les coucheries des alcôves apparaissent au grand jour.

J’ai passé un moment de délectation hilarante, désopilante bouffée d’oxygène qui provoque rires et plaisirs. Sa comédie se déguste avec frénésie et avec les doigts s’il vous plait, loin des couverts d’argents des Legrand-Veneur !!

A n’en pas douter, celui qui s’en emparera pour la mettre en scène offrira au public un très beau moment, grisant d’humour et de finesse.IMG_1604

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