« Nous ne sommes pas seuls à nous débattre au bout du cordon ombilical »

Je suis encore une fois scotché et impressionné par le travail de la compagnie Actemobazar sur Erwin Motor dévotion de Magali Mougel !!

Erwin Motor est une entreprise automobile qui fabrique des neimans. L’ouvrière Cécile Volanges doit les produire selon une cadence infernale. Elle y travaille « six nuits par semaine » sous l’œil lubrique du contremaître, Monsieur Talsberg. Cette petite entreprise « familiale française » est régie par l’aristocratique et hautaine Madame Merteuil qui a réussi, à force d’avoir « passé 20 ans à se faire tripoter le cul de façon paternelle », à sauver l’usine de la délocalisation polonaise. Ce travail de nuit, dévoué, automatisé et épuisant, procure une force salvatrice pour Cécile, son « émancipation ». Elle va devoir lutter pour que son mari l’accepte, allant jusqu’à endurer sa violence physique pour affirmer sa « dévotion pour son travail ». Elle va devoir endurer les assauts sexuels de Talsberg qui la contraint car elle devient moins productive et risque d’entraîner la perte d’Erwin Motor.

Les comédiens sont fabuleux. Violaine Marine Helmbold est d’une justesse troublante, alliant à la fois la candeur de cette jeune oie productive à la violence d’une femme qui doit affirmer ses convictions face à l’incompréhension du monde patriarcal qui l’entoure. Elle sait, avec sobriété et émotions,  donner à son personnage sensualité, douceur, force, violence et résignation afin de nous la rendre si proche de notre quotidien. Cécile Gheerbrant est corrosive en Merteuil comme le vitriol qui semble couler dans ses veines, mi chef d’entreprise autoritaire et nymphomane, mi aristocrate déchue d’un lointain passé et au phrasé si pédant et aiguisé. Quant à Philippe Cousin en Talsberg, si éthéré, pervers narcissique qui poétise sur ses proies potentielles, liquidateur des petites gens devenues inutiles, et Fred Cacheux en Monsieur Volanges, si sauvage et brut de l’homme floué de sa masculinité mais fragile et émouvant face à ce qu’il croit et vit, ils sont, eux aussi, d’une très juste mais triste humanité.

La mise en scène est  d’une finesse et d’une force incroyable. Delphine Crubézy règle l’articulation des personnages selon un rythme régulier, automatisé comme pour faire écho aux cadences de l’usine. Loin des gestes automatisés des chaines de production et de montage dont parle la pièce, elle cisèle sa mise en scène d’une main d’orfèvre, fine et pointilleuse. On est transporté de l’univers de l’usine à l’intimité du garage des Volanges avec un balancier régulier et fluide.  Pourtant ce qui s’y passe n’est pas joyeux.  Delphine Crubézy nous livre une fable théâtrale moderne, glaçante, emprise avec notre société et ce avec un œil artistique sûr et exigent. La scénographie de Fabienne Delude nous plonge dans cet univers métallique, brut, lanières de plastique qui articulent l’espace du plateau mais onirique aussi par les projections d’ombres de la forêt. Les lumières de Stéphane Woelfer sont splendides, crues et sensuelles, rajoutant une tension palpable à ce qui se joue sur scène.

L’écriture de Magali Mougel, jeune auteure dramatique engagée et qui fait du texte une véritable arme contre les exactions de notre monde, est hypnotisante. Des phrases litanies, identiques, adressées par un personnage à un autre et se retrouvant, plus tard, répétées par un autre  à l’intention d’un troisième mais avec une résonance toute différente. Elle rend hommage avec Erwin Motor aux jeux de pouvoir et de domination (sexuels) présents dans les Liaisons Dangereuses de Laclos en les transportant dans notre réalité capitaliste, celle de la productivité à outrance, de l’annihilation voir de l’aliénation.  Elle  a su trouver en Delphine Crubézy une collaboratrice artistique fidèle, engagée et résolument sans compromission pour magnifier ses mots.

Un vrais beau, TRÈS BEAU, spectacle durant lequel vous vivrez d’authentiques émotions théâtrales !

[spectacle créé, joué et co-produit  à La Filature de Mulhouse en novembre 2015 et joué et co-produit au TAPS de Strasbourg en février 2016]

 

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