Elle … L’Un … et L’Autre

Mes amis et les lecteurs des Lorgnons me connaissent et le savent, quand j’aime un spectacle je ne me contente pas de le voir une seule fois.

Après le choc de la première représentation d’Erich von Stroheim, dernière création de Stanislas Norday au TNS, j’ai erré dans la ville pendant plus d’une heure sans savoir très bien où j’étais et où j’allais. De nombreuses images me traversaient la tête, le couple Montgomery Clift et Lee Remick dans Le Fleuve sauvage d’Elia Kazan, affiché en grand sur les parois respiratoires du décor, quelques phrases du spectacle « [L’AUTRE] : je suis un bon produit de consommation » « [L’AUTRE] : je vous aime (…) [ELLE] : Tu m’aimes … ou tu nous aimes, lui et moi ? ».

De retour chez moi, même constat. Impossible d’oublier les mots et le jeu des comédiens. Une empreinte forte s’était insinuée en moi et dès le lendemain, je contactais le TNS pour revoir le spectacle une seconde fois.

Cet article ne va pas beaucoup plaire aux personnes que je connais et qui ont vu le spectacle car les critiques des spectateurs sont assez mitigées voire, pour certaines, assez négatives. Non qu’elles concernent le jeu des comédiens ou la mise en scène de Norday mais elles se centrent essentiellement sur la soi-disant « pauvreté du texte » (nous y reviendrons). Ironie du sort, la critique professionnelle encense au contraire ce spectacle de Fabienne Darge du Monde à Marc Vincent de Diversion Magazine en passant par Les Echos, L’express ou Théâtral Magazine.

Lorsque j’entre dans la salle Koltès, le plateau est nu avec deux parois gigantesques sur lesquelles s’affiche l’immense photographie de Lee Remick et Mongomery Cliff, sa tête à elle délicatement posée sur son épaule à lui. Au pied de cette monumentale figuration du couple idéal, un fauteuil et, alangui à l’intérieur, l’Autre, dans une nudité absolue. Le spectacle n’a pas encore commencé que Stanislas Norday invite déjà le spectateur à se questionner : pourquoi cette figuration de l’amour parfait comme toile de fond du décor ? Qui est ce jeune homme lové et nu, imperturbable aux murmures du public qui s’installe.

Les lumières diminuent, L’Autre – Thomas Gonzalez, sublime de beauté et de fragilité dans sa « nudité pudique » – se lève et s’avance. Son 1er monologue est l’incipit de la pièce qui cite SCHOPENHAUER « les mariages d’amour sont conclus dans l’intérêt de l’espèce, non dans celui des individus. Certes les intéressés se bercent de l’illusion qu’ils travaillent à leur propre bonheur, mais leur fin véritable leur est à eux-mêmes étrangère, car elle consiste dans la production d’un individu possible grâce à eux seuls. (…) Aussi les unions formées par l’amour finissent-elles mal dans l’ensemble : car elles prennent soin de la génération future aux dépens de celle qui vit actuellement ». Le ton est donné. Le couple et l’amour, les aménagements de l’un pour l’autre, les figurations idéales de l’un pour l’autre, les renoncements de l’un pour l’autre, de l’autre pour l’un … voilà ce que convoque, entre autre, Christophe Pellet dans Erich von Stroheim.

Elle, Lui et l’Autre forment, à trois, un couple. « Quel vilain mot » dira-t-Elle à plusieurs reprises dans le spectacle à ses deux partenaires. Elle est avec L‘Un ; et Elle est avec L‘Autre ; et LUn est avec LAutre. Chacun des trois personnages entretient une relation sentimentale – ou plutôt sexuelle – avec les deux autres. Stanislas Norday, lors de la rencontre autour du spectacle organisée à la Librairie Kléber de Strasbourg, utilise ce « mot-concept » de notre époque contemporaine pour les désigner les trois ensemble : ils forment un « trouple », un couple à trois.

Elle est vêtue d’une robe noire, simple et élégante, cheffe d‘entreprise, pressée et toujours en retard, avec peu de temps devant elle. « Dépêche toi, il me reste vingt-cinq minutes » répond-elle à L’Un (…) « Pas le temps. J’ai un rendez-vous dans une demi-heure. Grâce au quart d’heure de retard réglementaire, je peux rester un peu plus longtemps avec toi » affirmera-t-elle à L‘Autre. Elle est froide et dominatrice, considérant L’Un et L’Autre comme ses objets sexuels. Pure produit de la domination masculine, elle inverse les rôles en prenant le pouvoir sur les mâles dominant.  « Je te tiens en laisse. Tu n’as aucune liberté : (…) debout ou couché, inutile et nu. Tu n’as ni passé, ni avenir. Tu es celui du présent. (…) Tu es un personnage-objet. Mon objet », dit-elle à L’Un. Pure produit aussi de la société de consommation, elle consomme les hommes – et le sexe – comme des produits bien choisis, bien calibrés, rapidement entre deux réunions. Elle est dure et cynique surtout quand elle parle de L’Un à L’Autre « [ELLE] : Bon qu’à ça ! [L’AUTRE] : Dans son activité ? (temps) Dans la réalité ? Bon qu’à ça, où ? [ELLE] : Bon qu’à ça n’importe où : dans mon bureau, dans une foret, dans un ascenseur, dans des chiottes, sur un parking, sous un porche, sur le plancher (…) Bon quà ça n’importe où, n’importe quand ». Mais n’est ce pas qu’une apparence, un jeu pour survire … Dans quelques rares instants fugaces, on aperçoit ses failles, son enfance marquée par l’image d’un père au jugement autoritaire qu’elle cite par deux fois : « Quand j’étais petite fille mon père disait de moi : Elle a l’air de porter toute la misère du monde. Un jour quelqu’un lui a répondu : Serait-elle déjà au courant de tout ? » (…) « quand j’étais enfant, mon père disait de moi : Comme elle est fragile, il est si facile de la faire pleurer ». On envisage aussi sa fragilité, quand son personnage de dominatrice s’écaille face à la fragile et l’honnête candeur des sentiments de L’Autre « [L’AUTRE] :Je vous aime, je m’endors . [ELLE] : Dis-le encore (…) Tes yeux clignent. Tu es beau quand tes yeux clignent (…) [L’AUTRE] : Je vous aime, je m’endors. [ELLE] : Dis-le, Dis le encore ». Et puis viendra son besoin d’enfant qui fera éclater le trouple, enfant quelle fera avec L’Un.

L’Un est torse nu. Il est acteur de films porno en fin de carrière et « prête son corps » en sachant qu’il n’a plus que « deux ou trois ans » devant lui « avant que son corps ne s’abîme ». C’est un bon travailleur, qui est « un numéro » et qui fait « son numéro », qui peut jouer le mécanicien, le marin, l’ouvrier du bâtiment, le militaire ukrainien « numéro 1532 ! au service ! » (…) « l’uniforme, la rudesse et la bêtise, c’est ça qui les excite ». Mais tout se passe « dans la bonne humeur, c’est l’une des règles de ce métier ». Il est dépendant à la drogue pour faire son office, « une petite consolation » sans laquelle parfois il « ne pourrait pas y aller ». Manipulé par Elle, objet de ses désirs et de son besoin de contrôle, il inverse les rôles avec L’Autre en étant son maître, en en faisant son « petit soldat », le poussant à s’intégrer dans la société productiviste du travail selon son propre modèle, lui proposant de tourner dans un de ses films. On perçoit l’affection qu’il porte pour le jeune homme, affectation qui ne semble pas partager aussi intensément pour Elle. Mais rien ne transparaît de ses sentiments pour lui. Dès que son discours face à L’Autre se teinte d’émotions amoureuses, d’affection palpable, il se se reprend et redevient froid et autoritaire, rempli d’âpreté et de dureté : « [L’UN] : Non ne m’approche pas ! Ne me touche pas. (…) [L’AUTRE] : Tu y songes avec elle ?  [L’UN] : Quand je suis si bien avec toi ? Viens, petit soldat, viens dans mes bras. [L’AUTRE] :Tu dis : non et la seconde d’après : oui. [L’UN] : Faisons-le là, encore une fois. Tous les deux : on s’amuse sans s’engager. [L’AUTRE] : Pas comme avec elle. [L’UN] : Le sexe oral : l’amitié avec les bénéfices »(…) « [L’UN] : Montre-moi ton cul (…) Ecarte-le bien, des deux mains. [L’AUTRE] : Tu ne l’as jamais vu ? [L’UN] : Pas comme ça, c’est clinique ». Pour Elle, il le quittera … pour Elle, il lui fera un enfant, il passera « aux choses sérieuses, à la vitesse supérieure »

L’Autre est nu. Il vit en marge de la société, oisif et sans envie de s’y intégrer, sans emploi et sans envie d’en avoir. C’est lui qui évoque avec L’Un la vie d’Erich von Stroheim, acteur-réalisateur de l’entre-deux-guerres qu’il admire pour avoir été un « mystificateur de génie » qui s’est inventé une vie et qui sera le fantôme éponyme de la pièce. L’Autre est celui dont la pureté n’a pas encore été altérée par la société de consommation « Il est différent de nous » dira L‘Un de L‘Autre à Elle, « il reste pur, dans n’importe quelle situation, rien ne peut le salir. Même avec moi, il reste pur, il reste au-dessus, bien au-dessus des gens et des choses. C’est un enfant ». Quand L’Un lui parle de ses rôles de mécanicien ou de militaire ukrainien, il songe qu’il pourrait « être coiffeur, décorateur d’intérieur, avocat, professeur (…) poète, informaticien, toiletteur pour chiens » car « cela conviendrait mieux à ma sensibilité ». Joue-t-il un jeu d’adulte avec Elle et L’Un, comme un enfant attaché sincèrement à ses jouets ? Ne les aime-t-il pas, plutôt, d’un amour pur et innocent ? « j’en mourrais, si vous m’abandonniez » (…) «  [L’AUTRE] :Je vous aime, je m’endors. [ELLE] :Redis-le. [L’AUTRE] Je vous aime, je m’endors ». Mais les aime-t-il autant tous les deux ? La question reste sans réponse … « [L’AUTRE] : je vais continuer à vous aimer, et cela ne nous mènera nulle part. [ELLE] : Continuer à nous aimer : lui et moi ? [L’AUTRE] : Vous aimer. [ELLE] : M’aimer moi, moi toute seule ? De ses jeux sexuels incessant entre L’Un et Elle, confronté à n’être lui aussi qu’un produit de consommation entre leurs bouches, il perdra son âme d’enfant « mon enfance, elle s’est évaporée », et finira par les quitter. Il les quitte mais il quitte aussi la société pour se réfugier dans la forêt et faire corps avec elle à s’en faire avaler totalement (ce dernier monologue ne figure pas dans la pièce de Christophe Pellet mais dans « sa suite » écrite en 2016, Aphrodisia).

Ce que convoque Christophe Pellet dans Erich von Stroheim

Dans une langue singulière, cette pièce de Christophe Pellet oscille entre violence et angoisses psychologiques en emportant le lecteur/spectateur dans bien des directions.

Pellet interroge en premier dans Erich von Stroheim, le rapport au couple, à la consommation de la chair et du sexe comme n’importe quel produit de consommation. Elle, L’Un et L’Autre forment un couple, mais à condition d’en exclure un, et jamais le même. Ils ne se voient que de courts moments sauf une nuit pour Elle et L‘Un et une autre pour Elle et L‘Autre. Pourtant, ils ne peuvent jamais se voir à deux sans se être préoccupés par le troisième d’entre eux.

Christophe Pellet parle aussi de la pureté de l’amour authentique et des compromissions que l’on peut faire quand on le vit par peur d’être abandonné. L’Autre va jusqu’à tourner dans le film porno de L’Un ; L’Un accepte l’enfant pour ne pas la perdre, Elle.

Pellet interroge sur l’aliénation au et par le travail … comme Elle, sur l’aliénation à l’autre, aux codes de la société qui nous dévorent et nous virtualisent, sans que nous le voulions mais avec notre validation par peur d’être mis au banc de cette société … comme L‘Autre. Il interroge sur le renoncement, la difficulté de s’incarner, sur le désir d’enfanter pour ne pas s’avouer que le couple est au bord de la rupture et que seul l’enfant peut résoudre quelque chose qui est déjà pourrie.

Avec Elle, il interroge la figure de la femme de pouvoir qui tente d’appliquer les mêmes méthodes de management dominateur – même et surtout dans les rapports amoureux – que la société des mâles a fait subir aux femmes depuis des décennies. Après avoir été des femmes objets, esclaves des envies des hommes et de leur désir de dominer, Elle, la femme d’Erich von Stroheim, réplique par les mêmes codes, par mimétisme de revanche.

Enfin, il y a la douleur de l’adolescence, celle de la femme, Elle, le modèle du père qu’on ne veut pas trahir mais que l’on déçoit (presque) toujours, le viol de L‘Un par son beau père qui sera certainement la graine germée, pourrie déjà, dans sa conception des rapports amoureux et dans son choix « professionnel ».

Sa vision de notre société de consommation poussée à l’extrême et dépliée même au sein du couple et des rapports amoureux et sexuels est glaciale. Mais la marchandisation du corps et des rapports amoureux est une réalité qu’on ne pas nier même si on la déplore.

Ce que Stanislas Norday apporte avec sa mise en scène.

La mise en scène de Stanislas Norday est aussi intimiste que le texte le demande. Habitué à des écritures dramatiques de plateau, avec ce sentiment de troupe qu’induit en général le nombre de ses comédiens, il «creuse un autre sillon», comme il le dit lui-même, avec finesse et sobriété. On reconnaît son désir d’une scénographie épurée et le décor conçu par Emmanuel Clolus réside dans trois gigantesques parois, un fauteuil club en cuir et un bureau design.

Fermées, les parois forment un triangle sur lequel est projetée la photographie de Mongomery Cliff et Lee Remick. La vision du couple idéal en dimensions panoramiques est assumée et elle provoque, par opposition, un sentiment de focalisation microscopique sur ces trois personnages. On est l’œil humain de l’autre coté de la lorgnette qui va observer la réalité du couple contemporain face au mythe magnifié. Les parois s’ouvriront à chaque scène pour nous faire entrer dans la pièce vide où ils se retrouvent, dans le bureau d’Elle où elle les reçoit. C’est comme une lente respiration, Chaque scène est rythmée par l’ouverture ou la fermeture de ces parois, alternant entre le couple sublimé sur écran géant et la réalité contemporaine du couple à l’échelle humaine. La vidéo utilisée est simple, discrète et elle habille les parois des illuminations d’un quartier d’affaires pour figurer le bureau d’Elle ou de l’ombre d’un corps allongé lorsqu’ils se retrouve dans « leur » lieu.

A chaque fin de scène, on entend la Callas, extrait de Samson et Dalila de Saint-Saens, paroles possibles de Lee Remick à Mongomery Cliff, aux antipodes de ce qu’Elle, L’Un et L’Autre échangent entre eux, et provoquant en moi des décharges électriques pouvant aller jusqu’aux larmes.

Stanislas Norday habille Elle d’une simple robe noire, jamais dévêtue, dans le contrôle des autres mais surtout dans le contrôle d’elle même et de son image. L’Un est entre deux toujours, entre pudeur et exhibitionnisme, entre soumission et domination, entre L’Autre et Elle, jamais il ne se dévoile complètement et c’est, à mon avis, le sens que Norday a pu vouloir donner en le faisant jouer torse nu, mi habillé mi nu. L’Autre incarne la fragilité, la pureté des sentiments, l’honnêteté d’être soi même face aux autres et la nudité que le directeur du TNS a demandé à son comédien de « revêtir » comme un costume augmente ce sentiment. Sans tomber dans ce que les pudibonds appelleraient de l’exhibitionnisme « bobo-intello », ce choix est fort de sens pour le personnage qu’incarne Thomas Gonzalez.

La force de ce spectacle réside bien sûr aussi dans la superbe distribution.

Emmanuelle Béart est incandescente, autoritaire, cassante, triste, blessée et violente. Le rythme de ses mots est découpé, parfois rapide, percutant, souvent dénué d’affect. Elle sait aussi nous laisser voir les failles et les fêlures de son personnage et elle en devient ainsi troublante de fragilité. Sa présence magnétique est palpable et irradie tout le plateau, notamment lorsqu’Elle évoque son enfance.

Laurent Sauvage fait de L’Un un automate bien huilé, un bon petit soldat, qui s’adresse à Elle et à L’Autre presque toujours sur le même ton, entre le slogan publicitaire et la voix standardisée, sans jamais ne livrer aucune émotion (sauf peut être celle de la colère car il peut la maîtriser), sans montrer les fêlures de son personnage.

Thomas Gonzalez incarne L’Autre avec une fraîcheur dans la diction, un naturel qui dénote par rapport aux deux autres personnages, un emportement parfois dans sa voix, une coloration par le prisme des émotions qui le traversent, tantôt obéissant et résigné, tantôt détaché et déterminé, tantôt amoureux véritable porteur d’une parole interdite.

Il faut une force créatrice de très haut vol et une sacrée dose de courage pour signer une mise en scène aussi intime qui combine à la fois fragilité et violence tant pour le jeu des comédiens que pour le choix du texte. C’est en laissant le choix dans les propositions à ces artistes associés que Stanislas Norday cultive cette force. Et c’est à Emmanuelle Béart qu’il a laissé le choix du texte. On ne peut que saluer cette posture de confiance de la part du directeur du TNS.

On ne sort pas indemne de ce spectacle et ce fut mon cas. Il donne à réfléchir et à interroger notre relation au monde, à la société de consommation, à la chair et à l’autre.

Merci à Christophe Pellet de bousculer notre confort par ce texte fort et merci à Stanislas Norday et à son équipe pour l’avoir servi avec autant de justesse, de finesse et d’intelligence.


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Eux, les héros !!

 

Dans le cadre de la première édition du Prix B-M Koltès des lycéens, nous avons emmené, le jeudi 06 et le vendredi 07 octobre, avec mon collègue de lettres, les élèves de 1L pour leur premier spectacle inscrit dans leur parcours de spectateurs.

C’est le premier spectacle qui ouvre l’Autre saison du TNS, offrant une carte blanche à Camille Dagen, élève comédienne de la promotion 43 et qui, pour l’occasion, passe du coté de la mise en scène. Pour ce projet, Camille a puisé dans les textes de Jean-Luc Lagarce : Du luxe et de l’impuissance (essai ; 1994), Hollywood (théâtre ; 1984), Vagues souvenirs de l’année de la peste (théâtre ; 1982) mais surtout dans Nous les héros [version avec le père] (théâtre ; 1993) et Journal (t.1 : 1977 – 1990 ; t.2 : 1990 – 1995). Elle fait de ces deux derniers textes les deux colonnes vertébrales du spectacle.

Le premier, celui qui va servir d’armature et de trame au spectacle, Nous les héros, évoque la vie d’une troupe de théâtre. Après une représentation, les comédiens sortent de scène et s’apprêtent à fêter les fiançailles de Joséphine et de Raban. Dans un futur proche, Raban sera chargé de reprendre les rênes de cette petite entreprise. Quel sera l’avenir de cette famille… et de la troupe ? Cette compagnie est à un moment charnière de son histoire. Les protagonistes expriment leurs doutes, leurs incompréhensions, leurs désirs mais aussi leurs interrogations. Comment « trouver sa place » et évoluer au sein d’une « troupe-famille » qui ne laisse à personne la possibilité de grandir, de s’émanciper et d’en partir.

Le second puise des extraits dans le Journal de Lagarce, nous donnant à entendre les mots de l’auteur dramatique, mort du Sida en 1995.

Camille Dagen a conçu son projet comme un kaléidoscope. Elle mélange les textes, sélectionne de courts extraits dans l’un, de plus longs dans d’autres, en fixant comme axe vertical les personnages (et l’histoire) de Nous les héros, ceux d’une troupe qui s’interrogent sur « comment fait-on de l’art ensemble et pourquoi » ?  Question encore plus cruciale dans nos temps troublés, qu’à l’époque où Lagarce écrit sa pièce.

La jeune metteure en scène instille à l’intérieur de l’action de la pièce des temps de pause, des inserts, par les mots issus du Journal de l‘auteur dramatique. Ces temps sont comme des respirations dans la frénésie de ce qui se dit et se joue pour les personnages de la troupe. Ces paroles de profundis de Lagarce surgissent, dans les deux premiers tiers du spectacle, grâce à des voix off. Elles sont comme autant de rappels à une réalité, à un présent, celle et celui d’un artiste qui se questionne, au milieu d’une histoire plus fictive et qui pourrait nous sembler loin de nos préoccupations. Dans la dernière partie du spectacle, ces mots de l’auteur se trouvent investis dans les corps, par les voix des comédien-ne-s, donnant aux paroles de Lagarce autant d’existence que les répliques de ses personnages. Et c’est ce « va et vient » entre la fiction des pièces que Camille Dagen a choisi et les extraits du Journal qui singularise cette proposition forte. L’alternance entre ces deux univers, assez étrangers l’un de l’autre, nous emportent dans la tête de Lagarce, tant au niveau de sa force créatrice et artistique que dans ses observations et réflexions sur son quotidien. On passe d’une émotion à une autre continuellement, du rire aux larmes, de l’introspection à la communion.

La scénographie est minimale, volontairement. Le plateau de la salle Gignoux a disparu pour laisser voir uniquement l’espace que nous propose cette salle, avec les guindes et les perches à vue. Le dispositif bi-frontal, « tordu » (dira Camille), offre une proximité avec le public ce qui permet à la fois au public de se voir mais aussi aux comédiens de le voir. Au départ, le plateau est vide. Tout va naître à partir de ce rien, des praticables vont surgir, figurant des tables de banquet ou un plateau de jeu ; un filet de pêche sera tour à tour nappe de mariage et voile de mariée… « Difficile de travailler à partir du vide … mais nous avions envie de faire « nous » ensemble (dira Camille), et briser les frontières qui nous séparent du public ». Pari réussi et quelle force de proposition de laisser l’imaginaire du public et des acteurs se rejoindre.

L’une des forces de spectacle, outre l’écriture de plateau collective impliquant l’ensemble des élèves comédiens, régisseurs et scénographes de la promotion 43, dirigés d’une main de maître par Camille Dagen, réside dans le jeu de ses comédiens. Ils sont tous extrêmement justes, dans des émotions pures, alliant tragique, tension oppressante et rire jubilatoire et libérateur.

A saluer, en particulier, les deux comédiennes qui portent littéralement le spectacle sur les épaules. Hélène Morelli qui joue la mère, la cheffe de la troupe, incarne son personnage avec une tension et une force palpables même quand elle reste statique, comme habitée encore par la colère ou les émotions violentes de son personnage. Elle en porte encore tous les stigmates dans son regard et sa posture hiératique.

A saluer surtout, le jeune Mathilde Ménétrier, Joséphine – le fille, qui est bouleversante de finesse et de subtilité, irradiante par la palette d’émotions qu’elle offre à ses camarades et au public. Elle est l’axe sensible de cette troupe (de personnages). Elle sait être drôle, séduisante, résolu et forte, fragile et désespérée. Toute sa fragilité se lit dans son regard qui nous touche, lorsqu’on le croise, jusqu’aux tréfonds de nos âmes. Elle est solaire, simple et sublime à la fois !

Quand nos élèves ont demandé à Camille Dagen, lors de la rencontre organisée au lycée, pourquoi elle a choisi cet auteur, elle regarde ses deux comédiennes qui l’accompagnent et sourit « Lagarce est un « jeune » auteur contemporain, décédé à 38 ans du Sida. Il écrit et vit avec sa maladie. Il y a une vision désespérée dans son écriture mais rigoureuse. Dans Nous les héros, il n’y expose pas une vision idéalisée du théâtre. Son écriture véhicule des émotions qui nous touchent, au-delà des gens de théâtre ; Lagarce est punk, proche de nous, parallèle à ce que nous pouvons vivre et son écriture parle au présent. Un présent dans l’urgence de la maladie et de sa fin dernière. Et que peut-il faire si ce n’est écrire et faire de l’art? » (…) « ça n’a aucun sens mais je n’ai rien de mieux à faire » rapportera Camille par les mots de l‘auteur lui même.

A la fin de la rencontre, elle précisera que dans Nous les Héros, il s’agit de la rencontre entre des êtres humains qui se cherchent et se trouvent pour faire de l’art ensemble, pour imaginer des histoires et les offrir au public. C’est aussi cet aspect de la pièce qui a séduit Camille dans son projet. L’ensemble du groupe d’élèves de la promotion 43 (apprentis acteurs, metteur(e)s en scène, scénographes, costumier(e)s, régisseur(e)s) se lance dans l’aventure en essayant également de trouver comment vivre ensemble et comment faire de l’art ensemble.

Le verbe de Jean-Luc Lagarce fait sens et donne à réfléchir. C’est bien là la mission du théâtre et ça l’est depuis l’antiquité. Comme le souligne Thomas Jolly (artiste associé au TNS) dans ses différentes interventions, « le théâtre existe depuis 2500 ans et il est à la fois là pour rassembler les humains dans une communion festive comme pour les faire réfléchir et se questionner sur notre temps ». Camille Dagen est sur le même juste credo. Comment réussit-on à vivre ensemble, à vivre avec les gens ? Comment peut-on, dans la même communion, rassembler des êtres et leur donner les moyens de se questionner et faire sens de leur vie ?

Un moment de théâtre qui restera gravé dans la tête des élèves et, bien sur, dans la mienne, comme dans mon corps. Un moment de théâtre qui donne confiance et espoir dans cette nouvelle génération de comédien-ne-s et de metteur-e-s en scène. Ils ont à peine plus qu’une vingtaine d’années et déjà fort de leurs choix artistiques, intelligents et sensibles ! Une promotion 43 du TNS à suivre de très près dans le futur et dans les prochaines programmations de l’Autre Saison.

Merci et très longue route à eux !


« Gracias a la vida »

Dans l’une des ses chroniques avignonaises abordant la thématique de la presse et de la critique, Thomas Jolly s’interrogeait sur le fait qu’un critique puisse faire un « bon papier » s’il connaît la compagnie qu’il « croque ».

Je n’ai pas la prétention (ni la formation d’ailleurs) de me prétendre critique professionnel.

J’ai l’immense privilège de connaître les membres de la Compagnie Actemobazar et je suis le travail de cette compagnie depuis longtemps en étant, presque toujours, transporté par leurs spectacles que je vois

Fallait-il alors, pour moi, ne rien écrire sur Alice pour le moment, texte de Sylvain Levey mis en scène par Delphine Crubezy et présenté dans le Off de cette 70ème édition du Festival d’Avignon ?

Non.

A défaut de passer pour partisan, subjectif et/ou fan inconditionnel, je ne pouvais pas taire les émotions pures qui m’ont été offertes en cadeau lors des trois dernières représentations de leur marathon avignonais.

Le texte … et l’histoire …

Alice a 13 ans. Elle est née un 11 septembre, « l’autre, celui de 73 », celui qui vit Pinochet prendre le pouvoir dans la violence et le sang au Chili.

Ses parents l’emmènent avec eux dans leur exil vers la France. Dans leur nouveau pays, ils obtiennent le statut de réfugiés politiques. Ils déménagent souvent selon les aléas des emplois qu’on propose au père de famille, voyageant alors de ville en ville, emportant le peu d’affaires qu’ils possèdent dans leur vieille mercédès, les rares meubles sur le toit, la nourriture coincée dans les espaces intérieurs du véhicule et la remorque remplie de bois de chauffage.

Alice est une jeune fille différente des autres adolescentes.

Du moins c’est ce que lui renvoie ses camarades de classe.

Différente car toujours de passage, jamais suffisamment de temps, pour se faire des amies. « Mes copines, comme mes maisons, étaient provisoires ».

Différente car ayant des parents dont l’accent dérange. « C’est grave notre accent maman ? » se questionnera-t-elle … « Non, c’est circonflexe, celui qui met son chapeau sur la tête (…) c’est celui de tes ancêtres et c’est le plus important » lui répondra sa mère pour calmer ses doutes.

Différente car elle n’a pas d’accent, ni de souvenirs du Chili. Son exil, n’est pas celui éprouvé physiquement par ses parents dans la fuite vers un ailleurs. Son exil est intérieur. Celui d’être sur une terre qui ne la reconnaît pas et qui lui pose question.

Différente car elle a un prénom « provisoire » qu’on lui a donné car il en fallait bien un à l’arrivée en France, « Alice … pour le moment ».

Le rejet de cette différence par les autres apparaît dès le premier tableau avec les confessions de la jeune fille qui tente de se fondre dans les murs qu’elle longe afin de ne pas se faire remarquer, avec le malaise d’avoir une mère quelque peu exubérante et qui la cherche à l’école en criant de sa voix chantante « Alice, Alice ma chérie, ma chérie, dépêche toi », provoquant les moqueries de ses camarades d’école et une bagarre. Mais c’est sa différence qui lui fera aussi rencontrer de belles personnes, à commencer par Florence, sa camarade qui la sauve de la bagarre et qui lui promet son amitié en retour dès le lendemain à la cantine.

Elles ne mangeront pas à la cantine ensemble. Le père a trouvé du boulot et la famille doit reprendre son périple.

Plus tard, ça sera la rencontre avec Gabin, son premier amour. Sensualité de la rencontre, émotion à fleur de peau du premier baiser. Et rebelote … Il faut repartir vers une autre ville … pour un nouveau boulot.

« N’habite plus à l’adresse indiquée, telle serait notre épitaphe sur notre caveau de famille »

Toutes ces premières fois avortées, tous ces départs précipités, elle nous les raconte avec distance, humour et sensibilité, sans pathos ni drame. Elle a 30 ans, deux enfants, Florence et Gabin, et elle nous délivre son enfance ballottée, fractionnée, avec une tendresse infinie sur le monde et sur elle même.

Le texte de Sylvain Levey allie la force et la gravité de cet exil vécu par cette enfant avec l’humour et les situations comiques que vivent ses parents. Les descriptions de la voiture remplie jusqu’au toit, d’Alice coincée entre un vieux chien qui pue et des légumes, côtoyant dans cette drôle d’embarcation poules et canards, sont autant de pépites qui permettent d’alléger le propos avec beaucoup de finesse.

La mise en scène et le jeu des comédiens.

Sur l’espace de jeu, un tapis noir brillant sur lequel un cercle blanc a été tracé ; une toute petite ligne blanche, circulaire … on la suit … on y entre … on en sort … on gribouille à coté … des maisons, des cœurs, des étoiles … comme sur un trottoir qui pourrait être celui d’Alice ou le notre … ou non ….. Dans le « ciel », fixés aux guindes, quatre châssis de toile blanche sont suspendus. Ils seront manipulés par les comédiens pour être successivement les écrans de projections pour les vidéos ou les ombres, tantôt placés à la verticale, tantôt orientés en diagonale figurant des toits de maison ou des accents circonflexes, ceux de l’accent maternel.

La mise en scène de Delphine Crubézy est audacieuse de poésie. Le dispositif tri-frontal permet au public d’envisager la représentation sous trois angles différents. Quelle originalité d´invention et de partage avec le public ! Les panneaux mobiles libèrent les émotions pour gagner le cœur des spectateurs par les ombres esquissées, par ces écrans volants mi blancs mi translucides, captant les ombres des plus petites et simples parties du corps comme en entier. Enfermant … Volant … Ils sont la maison figurée, la voiture reconstituée, le toit sur la tête tant désiré … l’accent circonflexe, celui des ancêtres, à préserver.

Du noir total du début, avec comme seule entrée de lumière le léger faisceau d’une petite ampoule, paysage caravagesque dans lequel le corps d’Alice apparaît aux spectateurs, aux projections de vidéo de paysages défilant dans des lumières rouges ; des petites esquisses du corps de la mère, possible dessin enfantin d’Alice, aux ombres des comédiens qui se frôlent au moment du premier baiser, tout le traitement de la lumière et des ombres est imaginé et réalisé avec délicatesse et finesse.

Delphine Crubézy s’allie à Fabienne Delude, pour la scénographie et Stéphane Wolfer, pour les lumières. Ses compagnons de longue route ont tissé une confiance et une symbiose palpables avec la metteure en scène et on le perçoit durant les 50 courtes minutes du spectacle.

Sa direction d’acteurs est également ciselée telle une orfèvre d’art. Spectacle porté essentiellement par la comédienne qui incarne Alice, Delphine Crubézy invente le personnage d’Angel en la personne de son régisseur Stéphane Wolfer. Loin de lui demander uniquement de faire bouger les panneaux de toile blanche, d’envoyer les lumières ou la bande son, elle lui donne une incarnation par cette présence scénique, ange bienfaisant aux cotés d’Alice, apparaissant à vue pour modifier l’espace de jeu. Elle lui donne aussi l’incarnation de Gabin. Avec beaucoup de sobriété et de candeur, avec humour et sensualité, Stéphane Wolfer déploie son charme discret, pierrot lunaire face à une Alice solaire, irradiant tout l’espace de jeu.

La grande force de ce spectacle, outre cette ingéniosité et cette finesse de mise en scène, réside dans le jeu de Vilolaine Marine Helmbold. Elle sait allier les moments d´émotions, les instants volés de rire, ceux de larmes cachées dans la salle encore dans le noir …. Sa voix remplit l´espace de douceur comme d´âpreté …. Tantôt enfant, tantôt femme, Alice a 13 ans ou Alice a 30 ans, tantôt triste, émue, bouleversée, ravagée ou hilare, la palette du jeu de cette troublante et bouleversante comédienne est prodigieuse. Et c´en est presque hypnotique .… Quand sa voix entonne la chanson de Victor Jara, Gracias a la vida, ou le second chant, Girasol, la salle retient son souffle, suspendue au ciel comme les écrans, prête à voltiger au gré des vents des émotions. Quand avec une sensualité à fleur de peau, elle fait mine de frôler les mains de Stéphane Wolfer, pour ce premier moment d’amour d’Alice et Gabin qui prend vit en ombres sur les écrans, les larmes pointent aux creux des yeux et c’est avec difficulté que le public réussit à les contenir.

Les derniers mots résonnent … « J’ai grandit réfugiée politique, j’ai appris à penser réfugiée politique (…) mon fils, Gabin, est né le jour ou Pinochet, Augusto de son prénom, a enfin fermé ses yeux pour toujours ». Le focus sur l´Histoire, la Grande … la Moche … Après cette émouvante ballade au pays d´Alice … l´autre 11 septembre ….

La dernière image du spectacle … Stéphane Wolfer ou Gabin ou Angel derrière un rideau noir au lointain …. ombre lui même devenue et Violaine-Marine Helmbold ou Alice qui le regarde.

Alternant gravité et légèreté, cette mise en scène du texte de Sylvain Levey par la compagnie Actemobazar est une ode poétique et onirique pour la différence et l’acceptation de soi et des autres. Tout en simplicité … et en délicatesse avec quelques gouttes nécessaires de rire … de vrais rire … sans caricature … sans singerie … juste les lèvres qui s´éveillent naturellement … 

Merci énormément pour ce moment de grâce !

Le public avignonais ne s’y est pas trompé et les larmes sur les joues ou les gorges nouées des spectateurs en sortant me font dire que je n’ai vraiment pas été le seul à ressentir autant d’émotions.

Souhaitons à Alice pour le moment et à Actemobazar une belle tournée afin que d’autres publics puissent goûter les saveurs subtiles de ce très beau spectacle.


Spectacle présenté dans le cadre de l’accompagnement et du soutien de la Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine

teaser :  https://youtu.be/ZIGEkSqiq7E

site de la compagnie :  http://www.actemobazar.fr/

contacts : Delphine Crubézy, metteure en scène / actemobazar@gmail.com  et/ou Catherine Leromain, attachée de production / ecrire@catherine-leromain.com


« Loup y es-tu ? »

« Une mère et sa fille habitent en ville, aux abords d’un bois.
La Mère n’est pas encore vieille, la Petite pas si petite.
Le Bois n’est pas très beau mais fille et mère le traversent, s’y promènent, s’y perdent.

La grand-mère habite de l’autre côté. Toujours la même histoire ? Avec Loup, Chasseur ? Pas sûr. La RumeurPublic s’en mêle, le Bois a des secrets, et la Petite est une sacrée petite qui ne s’en laisse pas conter ».

Voilà ce qu’on peut lire de Au Bois de Claudine Galéa sur la 4ème de couverture de la pièce, aux éditons 34 .

Impliqué depuis déjà quelques années dans le prix Collidram, prix de lecture dramatique pour les collégiens, initié par l’association parisienne Postures et porté en Alsace par la compagnie Actemobazar, j’avais entendu parler de Au Bois il y a un an car cette pièce avait été lauréate du prix Collidram 2015. Troublante lecture que fut celle des élèves y participant, tant l’écriture de Claudine Galéa est singulière. Elle ne désigne jamais le nom des personnages qui interprètent les répliques. Un simple tiret et le choix est laissé au lecteur ou au metteur en scène de faire parler qui il veut.

Le travail de la langue est essentiel pour Claudine Galéa et dans Au Bois, son écriture conjugue différents registres, entremêlant les paroles des contes traditionnels à la parole d’aujourd’hui.

Au Bois est une réécriture libre et moderne du Petit Chaperon rouge de Charles Perrault. Claudine Galea le transpose dans notre monde quotidien et contemporain pour en souligner les affres et les cruautés, comme les rapports mère-fille, les frustrations d’une femme mure ou le viol

Dans cette version moderne, le bois est à la périphérie des quartiers de la ville, contenant entre autre des sentiers de jogging arpentés par de jeunes sylphides avides de conserver leurs corps sveltes. Dans ce bois, on peut tomber sur des sacs en plastique, des canettes de bière abandonnées, des restes de fêtards, des préservatifs usagers, témoins des ébats de la nuit, des espaces de détente et de jeux laissés à la vicissitude du temps.

Dans cette version moderne, le loup n’est plus le cruel prédateur vorace qui va mettre en pièce la grand-mère et la petite fille. Sa figure est déclinée dans notre époque, dupliquée plusieurs fois. On peut le voir à tous les âges, parfois à rollers, avec un casque sur les oreilles, ou sous les traits de bons pères de famille rangés.

Dans cette version moderne, la mère et la petite fille n’ont plus la candeur et la nativité du conte originel. La première est une femme mûre, névrosée, frustrée, mère-célibataire, pétrie de désirs inassouvis, rêvant inlassablement du loup et de ses possibles morsures. La seconde est une adolescente rebelle, en constante opposition vis-à-vis de sa mère, donneuse de leçons et bien plus adulte que sa génitrice. Elle peut démystifier son personnage et inverser la fatalité comme au moment du viol final où elle réussit à convoquer une horde de « belettes » en colère pour finalement tuer l’agresseur. Elle n’a plus peur du loup …

Au Bois est un conte contemporain qui s’adresse aux adolescents comme aux adultes et dans lequel le lecteur (comme le spectateur) est plongé à la fois dans une atmosphère trouble et pesante comme dans une comédie légère provoquant des rires acerbes.

La mise en scène de Maëlle Dequiedt est surprenante d’audaces artistiques. La liberté d’incarnation des rôles laissée par le texte de Claudine Galéa l’y a certainement beaucoup aidé.

Le dispositif scénique est circulaire et adaptable à différents lieux (le projet se voulant itinérant et transposable dans des espaces non théâtraux). Au centre, l’espace de jeu et tout autour, le public. En un point en dehors du cercle, des micros sur pieds et des amplis serviront à plusieurs reprises aux comédiens pour faire une pause dans le jeu frénétique. Ces temps de ponctuation entre les différentes scènes seront souvent servis par les riffs de guitares (ou de basse) au son rock dur que Joachim Pavy interprète en rockeur décadent, dandy moderne dans son costume noir au col en fourrure.

Dans la scénographie de Solène Fourt, des paillettes noires et brillantes volent dans les airs et s’amoncellent sur le sol quand la forêt se fait obscure ; les rondins de bois côtoient la table en formica sur laquelle la mère joue sa vie au petit déjeuner, mangeant des galettes de riz en déshabillé de soie désuet. Les costumes sont également pensés avec une déroutante finesse de sens. Un renard autour du cou pour signifier la sauvagerie du loup, une chapka pour le chasseur, un pull à capuche et des chaussures rouge vif pour la chaperonne.

Dans cet espace circulaire, les comédiens évoluent autant dans le dos des spectateurs que dans le cercle sacré.

Les trois comédiens, que Maëlle Dequiedt met en scène, servent plusieurs rôles, à la fois conteurs et protagonistes du conte moderne, faisant entendre successivement les points de vue de la mère, de la petite fille, du loup, du chasseur, et même du bois.

Adèle Zouane joue l’adolescente en totale rébellion. Elle bouscule sa propre mère, lui renvoie la réalité de sa non vie, tient tête au loup puis au chasseur. Son débit est rapide et percutant comme l’efficacité de son jeu.

Laure Werckmann est sublime d’invention et d’humour dans le rôle de la mère, à la fois surannée et rêveuse, exaltée et névrosée, passive face à sa vie et fébrile quand ses désirs enfouis font surface. Sa voix grave contraste avec celle d’Adèle Zouane et l’ancre dans son personnage de femme mure.

Joachim Pavy incarne le Loup et le Chasseur avec puissance et humour. Il est « le mâle prédateur » Sa voix est profonde et son débit, lent et mesuré. Il rugit, gronde, charme à tour de rôle et sait, à merveille ; donner vie aux personnages qu’il endosse. C’est également lui qui fait vibrer la guitare (ou la basse) avec une maîtrise aiguisée de l’instrument.

Maëlle Dequiedt est une jeune élève en mise en scène, sortante de l’École du Théâtre National de Strasbourg, promotion du groupe 42. Elle met en scène cette version du Petit Chaperon rouge, cet Au bois de Claudine Galéa, avec facétie, humour et intelligence. Le rythme qu ‘elle y insuffle est rapide, vif et drôle mais le regard qu’elle porte sur notre société contemporaine est acéré, grave et inquiétant. De très belles promesses pour ses spectacles à venir.

Une jeune génération d’artistes de théâtre prometteuse, metteuse en scène, scénographes, comédien et comédiennes, qu’on a hâte de découvrir dans d’autres rôles, servant d’autres textes pour notre plus grande jubilation.

« Maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux »

Salle Koltès, vendredi 29 avril. Les intermittents du spectacle ont réussi à faire plier le gouvernement et obtenu ce qu’ils souhaitaient (même si rien n’est encore signé). Le TNS, occupé depuis le début de la semaine, ayant annulé la veille ses représentations, reprend le cours normal de sa programmation avec Incendies de Wajdi Mouawad. J’ai réussi à obtenir une place de choix, au 1er rang du 1er balcon. Je suis impatient que le spectacle débute.

Comme pour l’article sur Henry VI de Thomas Jolly, il me sera impossible de faire court dans cette critique. La pièce de Mouawad et la mise en scène de Norday ont une force bouleversante dont on ne sort pas indemne et il est difficile de les résumer en peu de mots. Depuis mon retour chez moi, j’ai repris le texte, et les paroles que je relis résonnent dans ma tête avec les voix des comédiens, incarnées par cette incandescente version.

Né au Liban en 1968, l’auteur dramatique contemporain le quitte à l’âge de 8 ans en raison de la guerre civile qui fait rage dans son pays natal. Il émigre à Paris avec sa famille, puis à Montréal en 1983. Il y fait ses études et obtient, en 1991, un diplôme en interprétation à l’École nationale de théâtre du Canada. Il codirige aussitôt, avec la comédienne Isabelle Leblanc, sa première compagnie, Théâtre Ô ParleurEn 2009, il est artiste associé de la 63ème édition du Festival d’Avignon, où il présente le quatuor Le Sang des Promesses (Littoral, Incendies, Forêts, Ciels). Il est nommé en avril 2016, directeur du théâtre national de la Colline à Paris. Il obtient de nombreuses distinctions dont le Prix de la Francophonie de la Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques (SACD) en 2004 pour l’ensemble de son travail, il est nommé Chevalier de l’Ordre National des Arts et Lettres puis Artiste de la paix en 2006, reçoit le Doctorat Honoris Causa de l’Ecole Normale Supérieure des Lettres et Sciences humaines de Lyon ainsi que le Grand Prix du théâtre de l’Académie française. Auteur, metteur en scène et comédien, Wajdi Mouawad puise dans les tragédies du monde passé pour questionner le monde d’aujourd’hui. Il pose la question de la mémoire et de l’héritage à travers son œuvre théâtrale, par le prisme du trajet qui est le sien.

Guerre historique ou guerre intérieure ?

Incendies, revient sur la guerre qui ne semble jamais se finir au Liban (de 1975 à 1989 et reprise des hostilités à l’été 2006). Les massacres du camp de réfugiés de Sabra et Chatila ne sont jamais nommés concrètement mais ils sonnent à nos oreilles durant toute la pièce. Dans ce second volet du Sang des Promesses, Mouawad questionne aussi notre propre histoire, notre propre filiation, notre propre vie.

Nous sommes au Québec en 2003. Nawal vient de mourir. Depuis cinq ans, elle avait cessé de parler. Elle laisse à ses enfants, les jumeaux Jeanne et Simon, un testament en forme de mission : remettre une première lettre à un père qu’ils croyaient mort et une seconde à un frère dont ils ignoraient l’existence. C’est seulement après cela qu’ils pourront graver son nom sur la tombe « Aucune pierre ne sera posée sur ma tombe. Et mon nom gravé nulle part. Pas d’épitaphe pour ceux qui ne tiennent pas leurs promesses. Et une promesse ne fut pas tenue. Pas d’épitaphe pour ceux qui gardent le silence. Et le silence fut gardé. Pas de pierre. Pas de nom (…) Lorsque les enveloppes auront été remises à leur destinataire, le silence sera brisé. Et une pierre pourra alors être posée sur ma tombe. Et mon nom sur la pierre gravé au soleil.» (Sc. 2). Ces deux lettres leur sont transmises par Hermile Lebel, le notaire, qui les accompagnera tout au long de leurs recherches. Pendant le périple des jumeaux vers leur pays natal, le Liban, l’histoire de Nawal s’insinue dans le récit.

À l’âge de 14 ans, elle tombe éperdument amoureuse de Wahab et met au monde un enfant. Ils ne sont pas mariés et la réaction de leur famille les inquiète. Il jure de ne pas se quitter et de s’aimer toujours «N’oublie pas : maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux » (Wahab / sc. 5). Et ce qui devait arriver, arriva. La mère de Nawal lui demande de choisir « Nawal, cet enfant n’existe pas. Tu vas l’oublier (…) Quitte-moi nue, avec ton ventre et la vie qu’il renferme. Ou bien reste et agenouille-toi, Nawal, agenouille-toi» (Jihane – la mère – / sc. 6). Refusé par sa famille, le bébé est confié à l’accoucheuse du village, Elhame (le Malheur) qui, à son tour, le confie à l’orphelinat de Kfar Rayat.

Quelques années plus tard, la jeune mère quitte son village et honore la promesse qu’elle avait faite à sa grand-mère d’apprendre à lire, à écrire, à compter et de revenir graver son nom sur sa pierre tombale «Toi, Nawal, quand tu sauras, reviens et grave mon nom sur la pierre : « Nazira » (…) Il faut casser le fil. Alors, apprends. Puis va-t-en. Prends ta jeunesse et tout le bonheur possible et quitte le village. Tu es le sexe de la vallée, Nawal. Tu es sa sensualité et son odeur. Prends-les avec toi et arrache-toi d’ici comme on s’arrache du ventre de sa mère. Apprends à lire, à écrire, à compter, à parler : apprends à penser, Nawal. Apprends !» (Nazira, la grand-mère / sc. 9).

Fier d’avoir rempli sa mission, elle part à la recherche de son enfant, en compagnie de Sawda, « la femme qui chante », à qui elle apprend aussi à lire et à écrire. De fusillades et meurtres en camps de réfugiés, elles font l’expérience de la mort dans le pays ravagé par la violence, la haine et le sang. Elles vont jusqu’à s’armer et tuer «le chef de toutes les milices». Sawda mourra et Nawal sera incarcérée à l’orphelinat de Kfar Rayat, transformé en prison, dans la cellule 72. Elle y sera torturée et violée, accouchera de deux enfants de cette horreur, qu’on lui prendra pour les tuer. Du moins, c’est ce qu’elle croira. Dans la prison, bouleversée par la mort de Sawda,  elle deviendra à son tour la femme qui chante.

Des années plus tard, une fois sortie de cette histoire avec ses jumeaux retrouvés, réfugiée au Canada, elle suit le procès d’un tortionnaire libanais appelé Nihad Harmanni. C’est son violeur de bourreau. Elle y découvre sa véritable identité et le parcours qu’il a mené à devenir le tortionnaire sanguinaire qu’il fut. Il est le fils qu’elle a tant cherché en plus d’être le père de ses enfants. Elle décide alors de se taire pour toujours. Seules ces dernières paroles avant de mourir briseront son silence «maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux ».

C’est ce silence que Jeanne et Simon vont devoir briser. Chaque personnage est nourri par le feu, celui de la colère ou celui du silence. Un incendie intérieur brûle et les ravage au contact de la vérité. L’auteur construit son récit en racontant le périple actuel des jumeaux en y mêlant l’histoire de leur mère, en faisant alterner les retours dans le temps et la quête présente de Jeanne et Simon, allers et retours incessants entre passé maternel et présent filial.

Mêlant tendresse et cruauté, douceur et violence, Wajdi Mouawad raconte une tragédie universelle et très contemporaine. La guerre en est le contexte mais les personnages évoluent tout au long, mus par des questions intimes et profondes comme l’amour, l’amitié, la mort, l’oubli, la famille, l’horreur… Incendies est une pièce d’actualité, interrogeant la difficulté de vivre avec la guerre, mais évoquée de façon subtile, dans un langage poétique, allusif, et qui préserve le mystère.

Devant l’horreur, faut-il se taire ou exprimer l’indicible ?

Une polarisation en noir et blanc.

La scénographie d’Emmanuel Clobus est dépouillée : un hangar vide dont les murs et le sol sont blanchis, comme passés à la chaux vive. Seules les poutres métalliques de soutènement, ajourées et noires, viennent casser le plateau immaculé. Elles se placent de chaque côté, à cour et à jardin. Au devant, une table, blanche elle aussi, avec derrière elle, deux rangées de tabourets qui se font face, blancs eux aussi. Premier contraste du noir et du blanc voulu, je pense, par Stanislas Norday (nous reviendrons plus tard sur ce contraste). Un extincteur, ancien, en métal noir, est fixé à cour au devant. Il servira de gong, cloche sourde pour ponctuer les scènes et annoncer leur succession. D’autres extincteurs, actuels, rouges, sont placés le long de chacun des deux murs, à jardin et à cour, de l’autre côté des poutres. Ils forment les seuls accessoires colorés du décor. Ils font écho au titre de la pièce Incendies, en rappelant qu’ils sont les seuls remparts au ravage des flammes. Cet univers peut faire penser à l’ambiance aseptisé de l’hôpital où Nawal est morte, ou à un espace que l’on aurait voulu désinfecter de ses agents pathogènes avec la solution alcaline. On pourrait aussi penser que l’omniprésence scénographique du blanc évoque la pureté retrouvée après que la vérité ait été révélée.

Les costumes participent également au contraste du noir et du blanc. Jeanne, Simon, le notaire, l’infirmier, le guide, l’ancien concierge de la prison sont en blanc. Nawal, Sawda, Nihad et tous les protagonistes de l’histoire vécue par la mère sont en noir. La symbolique, voulue par Norday, est évidente et efficiente. Les premiers sont ceux du présent, ceux de l’époque plus apaisée des personnages contemporains du récit. Les seconds sont ceux du passé, plus lourd, plus violent, plus sombre de Nawal. Ce diptyque manichéen des couleurs fonctionne à merveille.

Les lumières s’agrègent, elles aussi, dans ce contraste du noir et du blanc mais laissant la prédominance à la couleur claire. Elles sont crues et nimbent le plateau, provoquant parfois un effet d’éblouissement. Lorsque débute le récit de Nawal, quand Mouawad nous livre son amour avec Wouhab et la naissance de Nihad, Norday plonge tout le plateau dans le noir. Seul le visage et les bras de la comédienne sont éclairés par une lumière plus douce, plus ténue. Cette scène est caravagesque, comme si la jeune femme était sortie de l’ombre du passé, juste un peu, juste pour nous raconter son histoire, à la manière des personnages du peintre italien. C’est comme si ce clair-oscur était là pour nous plonger dans un huis clos intimiste, presque seul moment apaisé de la pièce.

Ce dualisme constant entre ces deux couleurs peut évoquer l’alternance entre le bien et le mal, entre douceur et violence, entre le passé que l’on tait et le présent qui éclate au grand jour.

Où l’on retrouve dans le jeu des comédiens la passion de Norday pour les mots.

Pour Stanislas Norday, les comédiens sont au service de la langue et donnent à entendre les mots. Ils en sont les passeurs et ne tentent à aucun moment de le dominer. S’il y a violence, c’est parce que les mots le disent, l’imposent. Ils délivrent le texte, s’effacent pour que le verbe agisse chez le spectateur. Nul besoin de scénographier leurs déplacements ou leur gestuelle, leurs voix suffisent à faire résonner la parole. Dans cette mise en scène d’Incendies, elle est scandée avec force et violence.

Les rôles féminins sont la puissance de ce texte et Norday a su trouver des comédiennes à la hauteur pour le servir.

Le personnage de Nawal est décliné selon trois âges de la vie : la jeune femme de 14 à 19 ans, interprétée par Charline Grand, la femme mûre de 40 ans, jouée par Claire Ingrid Cottanceau, et la vieille femme 60 ans, servie par Véronique Norday. Cette division permet au public de suivre le fil de l’histoire et de ne pas se perdre, les scènes du passé se mélangeant sans cesse aux contemporaines.

Charline Grand porte le personnage de Nawal durant tout le début de la pièce à bout de voix. Elle est violente quand elle hurle sa douleur, suave quand elle retrouve son amour, suppliante quand elle implore sa famille, déterminée et rageuse quand elle part en guerre. Dans la scène où elle débute le récit de Nawal, nimbée de noir et éclairée par un léger faisceau de lumière, vierge caravagesque sortie des ombres du passé, elle s’adresse face au public, comme si chaque spectateur était Wahab, avec une douceur infinie. «Maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux». Chaque fin de phrase est une respiration de silence. Chaque phrase est prononcée avec une intention différente dans cette scène. Dans la scène entre Nawal et Sawda, elle campe un autre registre, plus en cris et en violence, guerrière forcée par le destin, spectatrice de l’ignominie des êtres sanguinaires mais résolue à ne pas flancher et à tout détruire sur son passage. Elle est bouleversante de force par son jeu comme à l’image des mots de Mouawad «J’étais dans l’autobus, Sawda, j’étais avec eux ! Quand ils nous ont arrosé d’essence, j’ai hurlé : je ne suis pas du camp, je ne suis pas une réfugiée du camp, je suis comme vous, je cherche mon enfant qu’ils m’ont enlevé ! (…) Il n’y a plus de temps. Le temps est une poule a qui on a tranché la tête, le temps court comme fou, à droite, à gauche, et de son cou décapité, le sang nous inonde et nous noie» (Sc. 19).

Claire Ingrid Cottanceau est plus dans un calme serein, détachée mais déterminée, ce qui sied parfaitement à son personnage de femme dans la force de l’âge. Sa voix est plus éthérée, dans un débit plus lent. Elle apporte une maturité au personnage de Nawal, elle l’ancre dans sa réalité physique de femme mûre, malgré la rage et le sang déversés.

Véronique Norday, quant à elle, est une Nawal âgée, émanation de la sagesse ou de la résignation. Sa voix porte à la manière d’une pythie contemporaine. Elle semble sortie des entrailles de cette terre maculée de sang, de son corps ravagé par la torture et le viol. Mais il n’y a pas de violence dans sa voix ni dans son jeu … des mains posées sur ses paupières, masquant peut-être des larmes ou ne voulant pas voir la vérité de l’horreur vécue …. et juste un calme résigné, désabusé, après des années de silence. «J’ai besoin de tes poings pour briser le silence » (Sc. 30) ou plus tard, « L’enfance est un couteau planté dans la gorge. Et tu as su le retirer. A présent, il faut réapprendre à avaler sa salive (…) reconstruire l’histoire (..) consoler chaque morceau (…) guérir chaque souvenir (…) bercer chaque image», dira-t-elle en voix d’outre-tombe à Simon (Sc. 38).

Julie Moreau incarne Jeanne, la fille de Nawal. C’est une jeune femme pleine de certitudes, doctorante en mathématiques, pour qui la vie s’envisage de façon pragmatique. Sa logique va exploser en mille morceaux. C’est elle qui lance les jumeaux dans la quête de l’histoire maternelle, elle qui rencontre l’infirmier, écoute les enregistrements de silences de sa mère, part au Liban sur ses traces et à la recherche d’un père et d’un frère inconnus. La comédienne campe, au début de la pièce, un jeu qui correspond à son personnage, vertical, posé, distancié vis – à – vis des événements et où raison et analyse priment sur le reste. Elle lui donnera une dimension autre à mesure que son personnage évolue, lui offrant désespérance et doute, à l’opposé de sa rigueur analytique. Sa voix, dans les premières scènes, si blanche et découpée, se fera plus rapide, torturée, empreinte d’émotions face à ce qu’elle découvre. «Simon ! Elle a été emprisonnée ! Elle a été torturée ! Elle a été violée ! Tu entends ! Violée !» (sc. 26) ou « Non ! Non ! Nous sommes nés à l’hôpital . On a notre certificat de naissance ! Et puis nous sommes nés l’été, pas l’hiver, et l’enfant de Kfar Rayat est né l’hiver puisque la rivière était gelée, Fahim me l’a dit puisqu’il n’a pas pu jeter le seau dans l’eau profonde» (Sc. 28).

Pour clore ce tableau des personnages féminins, il faut saluer le jeu de Lamya Regragui qui interprète Sawda. Elle éblouit le plateau tant son jeu est juste et acéré. Sa voix hurle sa douleur, celle de voir son peuple meurtri et ensanglanté, sa peur de voir son amie Mawal aller à la mort. Elle décrit l’horreur de ce qu’elle voit, de ce qu’elle vit avec, dans sa voix, le débit et la cadence d’une suppliciée décharnée, martyre puis bourreau à son tour, les yeux gonflés et rougis, dans une énergie combative et haineuse qui la mènera jusqu’à la mort. « Je voyais le tremblement de leur jambe. Trois frères. Les miliciens ont tiré leur mère par les cheveux, l’ont planté devant ses fils et l’un d’eux a hurlé : Choisis ! Choisis lequel tu veux sauver ! Choisis ! Choisis ou je les tue tous ! (…) Il a laissé l’aîné en vie, tremblant. Il l’a laissé et il est parti. Les deux corps sont tombés. La mère s’est relevée au cœur de la ville qui brûlait (…) elle s’est mise à hurler que c’était elle qui avait tué ses filles» (sc. 25). On retient son souffle à mesure que sa voix devient plus forte, empreinte de rage et de larmes. Elle est impressionnante et saisissante de justesse.

Les rôles masculins ne sont pas moins importants. Ils sont également magnifiquement interprétés. Saluons dans ces derniers, les incarnations de deux d’entre eux.

Damien Gabriac incarne Simon. J’avais découvert ce jeune comédien dans Henry VI et Richard III de Thomas Jolly où il m’avait déjà beaucoup impressionné. Dans Incendies, il fait sonner le verbe et les expressions canadiennes des premières scènes avec un désopilant énervement, donnant à son personnage toute la rancœur amère qu’il éprouve pour cette mère qu’il croyait distante. «Elle nous aura fait chier jusqu’au bout ! La salope ! La vieille pute ! La salope de merde ! L’enculée de sa race ! Elle nous aura vraiment fait chier jusqu’au bout (…) Je vais pas pleurer ! (…) On s’en crisse-tu qu’elle soit morte ! (…) Pourquoi dans son putain de testament, elle ne dit pas une seule fois le mot mes enfants (…) le mot fils, le mot fille (…) La jumelle, le jumeau, enfants sortis de mon ventre comme si on était un tas de vomissures, un tas de merde qu’elle a été obligée de chier ! Pourquoi !» (sc. 2). Puis il donnera une épaisseur plus sensible, plus touchante au personnage, à mesure que Simon découvre l’épouvantable vérité sur Mawal et sur les jumeaux dont il est l’axiome masculin. Son regard se perd dans les limbes du passé, sa voix s’éteint dans les affres de l’effroi, son armure de boxeur se fracture pour apparaître, à la fin, comme le petit enfant fragile qu’il fut, pétrifié par la peur et les doutes, frêle petite chose ballottée par le destin. «C’est comme un loup qui va venir. Il est rouge. Il a du sang dans la bouche (…) Où m’entraînes-tu, maman ?» (sc. 30). Damien Gabriac est déchirant et poignant.

Seul personnage à apporter de la légèreté et une bonne dose d’humour, Hermile Lebel, le notaire, est servi par Raoul Fermandez. Ce personnage pourrait être interprété de manière moins caustique et drôle qu’il ne le fait. Mais la partition de Mouawad lui donne cette fonction de virgule, apaisante et comique, dans l’enchevêtrement sanglant de ce qui y est raconté. La cadence de sa voix est rapide, dynamique et pleine d’entrain. Voulu, ou non, par Norday, le comédien danse sur le plateau, virevolte, ponctue ses présences scéniques par une gestuelle aérienne, tel le seul auguste dans cette macabre découverte, dans ce monstrueux et terrifiant passé.

Tous les comédiens nous ouvrent leurs plaies, se déchirant et se consumant à mesure que se déplie l’histoire tragique de Nawal. Ils sont fabuleux et hypnotiques telles les flammes d’un brasier qui ne s’éteint jamais.

Stanislas Norday aime à conjuguer le poétique et le politique et sa mise en scène est éblouissante de justesse, à la mesure du texte qu’il met en scène admirablement bien. Son Incendies nous parle de nous, de l’amour maternel et de ses possibles ravages, de l’éducation salvatrice, du fanatisme asservissant, de la violence de la guerre, de l’indicible et de la vaillance à vaincre ses peurs pour que la lumière déchire enfin les ténèbres. Elle nous brûle l’être en entier et on en sort hagard, les yeux perdus dans le vide, avec un goût amer dans la bouche. On en sort surtout avec une acuité plus fine sur notre monde, sur ce que les hommes engendrent d’horreur dans la grande ou dans la petite histoire, celle du monde ou plus personnelle d’une «simple» famille. Nul besoin pour lui de faire dans le grand spectacle à grands coups de scénographie compliquée, de gestuelle appuyée ou de diction recherchée. La simplicité du plateau, comme celle du jeu des comédiens, suffisent. Le verbe s’incarne simplement, justement. La densité de ce qui est dit est là et elle s’impose à nous avec force et beauté.

Merci M Norday de redonner au TNS toute la force et la splendeur qu’il avait par le passé, il y a bien longtemps … Votre arrivée à Strasbourg est une bénédiction pour les amateur de théâtre, celui qui bouscule et donne à réfléchir !!

A voir au TNS jusqu’au 15 mai 2016, salle Koltès.

La « frileuse » et l’incandescent

Ma tension est au plus haut en ce samedi d’avril. Il est 19h20. Je fais les 100 pas en attendant des amis sur le parvis du TNS à Strasbourg. J’ai plus d’une demie heure d’avance. Nous allons assister à la carte blanche offerte par Stanislas Norday à Thomas Jolly. Moi qui n’ai pas pu assister ni à Henry VI ni à Richard III, je vais pouvoir goûter le plaisir de l’entendre en live, accompagnée par celle qui incarnait si magiquement Jeanne d’Arc.

Ce n’est pas véritablement une pièce que nous allons voir, mais une lecture du texte de Laurent Cazenave Tous les enfants veulent faire comme les grands, mise en voix et en espace par l’auteur lui même et interprétée par Thomas Jolly et Flora Diguet, comédienne de sa compagnie La Piccola Familia,

Laurent Cazenave est auteur, comédien, metteur en scène, directeur artistique de la Compagnie La Passée, et membre du collectif d’écriture LAMA. Il s’est formé à l’Ecole du TNB de Rennes auprès de Stanislas Norday. Nominé aux Molières dans la catégorie « jeune talent masculin » en 2011 pour Brume de Dieu, mis en scène par Claude Regy, il a également participé à la création de Retour à Berratham par Angelin Preljocaj en 2015, dans la cour d’honneur du Palais des Papes au festival d’Avignon. Tous les enfants veulent faire comme les grands a été écrit pour Flora Diguet et Thomas Jolly. Ce texte sera retenu pour le festival « Le Jamais lu Texte en cours ».

Lorsque nous arrivons dans la salle Gignoux, les comédiens sont déjà sur le plateau. Ce dernier est nu, sans scénographie mais rien d’anormal puisque nous assistons à une lecture. Seuls deux pupitres noirs en milieu de scène, en regard l’un de l’autre, éclairés par deux projecteurs. Un large rectangle de gaffeur blanc les entoure, formant ainsi l’espace de jeu, enceinte sacrée où les mots seront prononcés. Flora Diguet et Thomas Jolly en arpentent les arêtes lentement, dans un sens, puis dans l’autre, se figent en nous offrant leur regard, séparés à des endroits du plateau, puis se retrouvent au lointain dans une complicité tendue de l’avant spectacle. On entend un oiseau chanter.

Les lumières baissent, le noir se fait, les deux comédiens se dirigent vers les pupitres. L’oiseau chante toujours. Les mots vont se déplier. Une voix off fait entendre les didascalies du texte, présentation du cadre et des deux personnages. Elle reviendra trois fois pour ponctuer la lecture et la découper en quatre tableaux.

Elle, la « frileuse » et lui se retrouvent. Il sont loin des bruits de la ville, dans une forêt, assis ou couchés derrière un tronc d’arbre, cachés du regard de tous. C’est un rendez-vous amoureux . Ils vont s’embrasser pour la première fois. Ils sont proches l’un de l’autre mais sans se toucher, dans cette subtile distance, si particulière de la séduction et de la « parade » amoureuse qui précède ce moment crucial.

Elle, elle a connu d’autres hommes. D’autres hommes qui l’ont faite femme.

Lui, il a connu d’autres femmes. 15 avouera-t-il … ou inventera-t-il peut-être ?

Comme deux enfants, ils jouent à se chercher …. « je te tiens, tu me tiens par la barbichette … le 1er qui rira aura un … bisous »

Elle, elle le désire mais reste fidèle à son surnom, la « frileuse ». Elle hésite, veut ressentir sa chaleur, nourrit ses assauts mais le freine. Pour elle, tout est prétexte pour ne pas franchir le pas et l’éconduire. Un homme qui passe et qui pourrait les regarder … Un homme qui passe et qui pourrait être son père …

Lui, il se consume d’un feu incandescent. Il plonge ses yeux noisettes dans les siens comme pour l’hypnotiser, la regarde avec son sourire enjôleur et désarmant pour la faire fondre, la frôle de sa main brûlante pour la réchauffer. Pour lui, rien n’existe autour d’eux qui pourrait briser leur bulle.

Dans leur tête tout bouillonne. Des questions et des doutes … « Est-ce que c’est la bonne personne pour moi ? », « est-ce que c’est le bon moment ? », « est-ce qu’il/elle va m’aimer ? », « est-ce qu’il/elle m’aimera encore demain ? », « est-ce qu’il/elle va me faire l’amour ? », « est-ce que tu as peur ? » … autant de pensées qui se bousculent et qui sont le quotidien de n’importe quel amoureux.

Lui, il veut la baiser … et ensuite lui faire l’amour. Il faut savoir se connaître, s’apprivoiser et attendre avant d’atteindre l’orgasme et l’amour.

Lui est un homme, plus un enfant.

Il appris « à embrasser et à ne plus mordre ».

Elle, elle hésite encore … formule des attentes.

Une demoiselle virevolte à leurs côtés …

Lui, il s’échauffe et s’énerve … pas d’attentes … surtout pas d’attentes … Il se lasse de ce jeu … ou du moins, le lui donne-t-il à croire, devient plus distant …

Elle, elle regrette … revient le chercher … désire la chaleur de sa main … appréhender le goût de sa peau et de ses lèvres … Elle rentre finalement dans son jeu pour l’adoucir et le faire revenir …

« ChifoumiPierre, cailloux, ciseaux » … Lui la pierre …. elle le ciseau …

Ils se rapprochent lèvres presque contre lèvres …

Noir !

Flora Diguet fait entendre les mots de Laurent Cazenave avec sa voix profonde et grave, avec une retenue qui sied parfaitement à la frileuse qu’elle incarne, et qui, peu à peu, se réchauffe. Au début de la lecture, elle campe l’excitation joyeuse de son personnage, pressée d’entrer dans la danse des ces enfants éperdus. Puis, elle se fait plus posée, craintive, plus distanciée, figeant de glace les assauts de son partenaire. Repentante quand il fera mine d’être lassé par ses atermoiements, elle se fera plus affirmée, plus décidée à lui céder, dans une reconquête à la lisière de la pénitence. Flora Diguet est magnifique de simplicité et de fragilité.

Thomas Jolly fait sonner les paroles de l’auteur avec rapidité et suspension, comme dans l’acte d’amour où les moments de grâce succèdent à la fougue du désir. Il est tout en séduction, utilisant le rire, le charme du regard, la feinte de la distance et du renoncement. Thomas Jolly, comme à son habitude, sait alterner, avec subtilité, les différents registres du jeu théâtral. Il fait se succéder les moments de confidence et d’abandon, introspective descente au cœur de ses pensées, les exaltations de colère, électrochocs violents pour réveiller la frileuse, et les murmures ensorcelants, charmes magiques pour que s’opère la séduction. Sa voix suave et grave plonge au plus profond de son être pour y puiser l’énergie du désir ou pour fendre les airs et l’espace de jeu, en hurlant ses reproches et sa lassitude. Sa gestuelle est souple et fluide, danse séduisante du serpent pour attirer l’objet de son désir. Son regard incandescent irradie du début à la fin, débout face au pupitre ou couché sur le ventre, dévorant la frileuse des yeux. Il est solaire. Comme cet astre tutélaire, il répand ses rayons chauds vers nous à coup de regards enfiévrés, brûlure enivrante, ou de sourires ravageurs, baume apaisant la morsure. Le public est suspendu à ses lèvres, dans une écoute quasi religieuse, envoûté par les paroles qu’il nous délivre.

Les deux comédiens alternent continuellement séduction et doute. Le balancier qu’ils opèrent pour passer de l’un à l’autre est fluide et régulier, comme si le premier venait compenser le second, le compléter, l’alimenter sans fin. Nous assistons à une lecture mais tout y est de la future mise au plateau de ce texte. Nul besoin d’une scénographie compliquée. Exit les pupitres et les manuscrits dont les pages se tournent. Juste les mots de l’auteur et les comédiens qui les font vivre et exister avec délicatesse et violence, avec force et retenue.

Laurent Cazenave livre dans ce texte la jolie fable de l’amour … celle que nous avons tous ressenti un jour… celle des doutes et des attentes, celle de l’emballement et des picotements dans tous les membres, celle de la peur et de la boule au ventre, celle du feu qui dévore et du froid qui fige.

Merci à l’auteur, à Flora Diguet et à Thomas Jolly de nous avoir replongé dans ce moment si magique qui précède le baiser, à la manière d’enfants qui se cherchent ou d’adultes qui se trouvent.

« Tous les enfants veulent faire comme les grands » ou peut-être que tous les grands veulent faire comme les enfants ?

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© photo Jean Louis Fermandez / https://www.facebook.com/jeanlouis.fernandez.7

Mag & Momo

L’ouverture du festival Giboul’Off 2016, jeudi dernier à la salle du Molodoï, a été un vrai moment de rire, avec le spectacle de la compagnie Mademoiselle Sauvage et de la compagnie La Petite Fabrique d’Histoires.

Mag & Momo est une adaptation libre du livre illustré « Max und Moritz » de Wilhelm Busch.

Il raconte l‘histoire de Max et de Moritz, deux gentils sales gosses qui toisent et affrontent l’autorité des adultes. Ils passent leur temps à imaginer des grasses à destination des habitants de leur village. Bien sûr, les sanctions tombent et les deux garçons seront régulièrement punis pour leur méfaits.

« Max und Moritz » est aujourd’hui traduit dans plus de 200 langues depuis sa publication en 1865. Le texte, composé de strophes en vers, est très drôle et mêle poésie et illustrations des dessins. Certains critiques attribueront à cet ouvrage la paternité de l’invention de la bande dessinée .

En 2014, Célia Constantinesco, après des années de formation qui la mènera du Théâtre aux Mains Nues d’Alain Recoing aux Scopitone & Cie, en passant par la London School of Puppetry de Londres, crée sa compagnie Mademoiselle Sauvage, dans le but d’explorer le théâtre de marionnettes et d’objets. Habitée depuis son enfance par les deux personnages de Busch, elle se met au travail pour réaliser un spectacle rendant hommage à Max et Moritz. Elle s’adjoint, dans cette belle aventure, l’aide et la complicité de la compagnie La Petite Fabrique d’Histoires, de Claire Aprahamian, à la mise en scène, de Marie Hattermann, comédienne et marionnettiste, travaillant également avec la compagnie Rodéo d’âmes ou Des menottes en paluches, et de Morgane Viroli, régisseuse et créatrice lumières.

Le spectacle se veut avant tout visuel et déjanté, en faisant la part belle au théâtre d’objets. Les deux héros de Busch sont transposés dans les années 90, années d’enfance de Célia Constantinesco, métamorphosés en Magalie et Morgane, parangons féminins de Max et Moritz.

La scénographie est réduite à un pupitre d’écoliers et à un tableau noir, futur écran de projection des vidéos. « La découverte inattendue d’un pupitre double d’écolier a fait resurgir en moi les deux trublions de Wilhelm Busch. L’objet familier de la salle de classe portait déjà en lui une symbolique claire et collective. Y transposer nos deux personnages est devenu une évidence » dira Célia lors d’un entretien pour réaliser le dossier qui accompagne le spectacle. Ces deux éléments symbolisent parfaitement la salle de classe et font sens, sans avoir besoin d’autres éléments scénographiques. De plus, ils deviennent des supports de jeu, l’un comme plateau pour les objets, le second pour les projections d’ombres et de vidéos.

Les accessoires et costumes nous ancrent également dans l’univers scolaire. Trousses et cartables surdimensionnées, ardoises blanches et feutres velleda, colle, ciseaux, magazines à découper jusqu’au chewing-gum collé sous le pupitre. Le choix des costumes et des couleurs rappelle les teintes des années 90 comme la salopette bleue jean’s ou le mariage improbable de l’orange et du turquoise.

Avec une cadence rapide, les deux comédiennes vont jouer avec des guirlandes de bonshommes découpés, avec les ardoises qui deviendront à un moment des masques humoristiques, avec des poupées barbies qui danseront à la manière de Dirty dancing. Elles accumulent facéties et canulars, moqueries de leurs camarades, non pas pour faire rire les autres mais pour se fendre la poire entre elles. Et la magie du théâtre opère car le public est hilare !

Il y a peu de texte mais une bande son assez déconcertante. Les captations sonores diverses comme des voix d’enfants, des pleurs, des leçons ou des jeux dans la cour de récréation (réalisées dans l’école élémentaire Philippe Chrétien Schweitzer de Pfaffenhoffen en 2014) croisent les génériques de dessins animés ou des séries des années 90. A noter le duo des chats de Rossini revisité par les deux comédiennes et qui est un vrai moment de délectation comique.

Les compagnies Mademoiselle Sauvage et La Petite Fabrique d’Histoires rendent un fidèle et vibrant hommage à Wilhelm Busch et à ses deux personnages. Elles ont su garder l’ironie ludique et l’humour corrosif de l’auteur allemand sans évincer la dimension éducative de son œuvre. « Nous voulons partager l’humour décapant et le suspense de Busch. Mais aussi le regard qu’il nous a permis de porter sur notre propre éducation, sur notre place dans la société à travers les personnages de Max et Moritz. Ce que traversent les personnages de Wilhelm, écolière, je l’ai moi-même expérimenté. S’intégrer dans une communauté en endossant un rôle que l’on peut choisir ou qu’on peut nous imposer, que l’on peut subir ou assumer, fait partie des instincts et des automatismes que l’on développe pour s’adapter et survivre. Cela est valable pour Max et Moritz, cela l’a été pour moi et cela le reste toujours pour nombre d’écoliers de part le monde. Exister dans cet univers pouvait prendre tout son sens grâce à une situation ou un objet qui avait valeur de prétexte » précisera Célia Constantinesco dans le même entretien précédemment cité.

Autant dire que le pari est gagné et l’hommage réussi. Jeunes compagnies de théâtre de marionnettes et d’objets,  Mademoiselle Sauvage et La Petite Fabrique d’Histoires ont un bel avenir devant elles, que je leur souhaite riche d’autres très belles aventures !

Page Facebook de la compagnie : https://www.facebook.com/mlle.sauvage/